Il fallait qu'elle soit en retard, comme
toujours. À courir en tenant ses poches, pour que rien ne tombe, y
compris sa tête qu'elle avait rangé là, en dernier recours. En
arrivant sous le grand hangar vitrifié des grands départs, elle
jeta un œil à l'horloge énorme qui surplombait les passants
affolés, pressés, impatients, endormis sur les bancs, frigorifiés,
ou inquiets. Finalement, il restait 12 minutes, exactement de quoi
stopper net, cracher ses poumons sur le sol, et les achever en
allumant une cigarette roulée à la hâte. La cendre frémissait, et
malgrès tous les bruits que peut faire retentir une gare, elle
l'entendait, ce bout rouge incandescent. Comme celui qui battait
dans sa poitrine. Le joueur de tambour maudit. Et boum, et boum. Le
cul sur son sac, le menton sur les genoux. Des yeux, elle frôlait
les passages fantomatiques de ces êtres sans noms. Personne ne
semblait heureux, ou même vivant. Même ceux qui se retrouvaient,
s'accolaient, et partaient main dans la main, en faisant semblant
de sourire. Elle le savait bien, elle. Lorsqu'elle écrasa son
mégot, il restait encore 5 minutes. Elle se releva pour se
rapprocher du quai, puis du train, puis de la porte. Wagon numéro
12. Tout au bout.
C'est quasiment, je pourrais presque le certifier, au milieu
du quai qu'elle s'arrêta. Soudainement. Aussi soudainement qu'elle
lâcha son sac à terre. Ça fît un bruit sourd. La rencontre de la
toile et du béton froid. Juste avant que ses jambes ne flanchent.
Et que ses yeux ne rougissent.
-" Mademoiselle? Tout va bien? ... Mademoiselle? "
Elle préféra un geste de la main, plutôt que de parler. "
Oui, merci. Ça va aller. " Je vous laisse traduire en langage de
doigts. Tout le monde courait autour, et le contrôleur siffla. Les
portes claquèrent. Le train était engagé. Puis il disparu dans
l'horizon des rails, des tours d'immeubles et des ponts qui se
chevauchaient les uns au-dessus des autres, sur le point de fuite,
là-bas. Elle n'avait pas bougé, et ses genoux commençaient à lui
crier de se relever, ou de s'asseoir, ou de s'allonger, mais que
diable! Qu'elle les change de position. Elle se releva péniblement,
et autour d'elle, le quai était désormais redevenu vide et plein de
courants d'air. Les annonces de retards retentissaient plus loin,
là où la foule s'amassait et trottinait, dans un échos étouffé par
le bruit d'un train qui entrait en gare. Elle se pencha pour
ramasser son sac. Failli basculer en avant mais se rattrapa
sur une main. Elle ne voyait plus rien. Les yeux rongés et humides.
Et les secousses de la poitrine en fanfare.
Combien de trains allait-elle encore décider de
rater?
Lorsqu'elle ouvrit sa porte, la nuit était tombée. Derrière
les vitres de sa chambre, les lueurs pâles et oranges de la ville
venaient s'écraser sur les traces de doigts qui s'était accumulés
sur le verre doublé. Une sirène retentit en bas, tout le long de
l'avenue recouverte de feuilles mortes et séchées. Le long cri de
la grande ville. Son étreinte stridente et bleutée. Celle qu'elle
détéstait. Elle mit la bouilloire à chauffer, se déshabilla, et
laissa traîner son corps, nonchalant, entre les parois froides et
carrelées de la douche. Une buée fine s'accrocha à l'émail des
petits carreaux blancs laiteux. Elle souffla. Expira. Cria. En
dedans. Son voisin pourrait entendre. Les murs sont si fins. Les
larmes se confondirent avec les gouttes. Elle aurait voulu rester
la nuit entière sous le jet brûlant qui lui assommait le dos de
bien-être, et lui volait toutes les douleurs que son esprit avait
accumulé dans ses membres dès le réveil. Elle entendit le chant
glorieux de la bouilloire, coupa l'eau, se blottit dans une
serviette, et, manquant de glisser, alla couper le gaz de la
cuisinière.
Lorsqu'elle porta la tasse brûlante et doucement sucrée à
ses lèvres, emmitouflée dans un pull chaud, recroquevillée sur les
draps froissés du lit, elle fixa le mur. Il y avait toujours cette
petite tâche noire, fissurée, qui parcourait la peinture un peu
effritée, de la taille d'un poing. Le sien. Mais c'était la
première fois qu'elle considéra sa forme, dessinant sur la paroi
une sorte d'étoile. Une étoile malade. Une étoile qui ne brillait
pas. Une étoile noire et poreuse. Miroir de son
être.
(...) to be continued.
( Vous l'aurez sans doute compris, nouvel
rubrique. Pure fiction. Et. Cri. Re. )